Augmenter ses revenus sans augmenter son nombre de salariés, un privilège des big tech ?
Par Vincent Pavanello, co-fondateur de Mister IA
1er novembre 2026 · 6 minutes de lecture
Entre 2023 et 2025, Microsoft, Alphabet et Meta ont augmenté leur chiffre d'affaires de 31 à 49 %, et leurs effectifs de 3 à 17 %. Nous avons cherché la même trajectoire dans les 120 plus grandes entreprises cotées à Paris.
Depuis trois ans, les géants américains de la tech réussissent ce dont rêve tout dirigeant : vendre beaucoup plus avec à peine plus de salariés. Est-ce un privilège réservé à la Silicon Valley ? Pour le savoir, nous avons relevé le chiffre d'affaires et les effectifs des 120 sociétés du SBF 120 entre 2023 et 2025. Nous partons de 2023 parce que c'est la première année pleine de l'IA générative : ChatGPT est sorti fin novembre 2022.
Aux États-Unis, la tech grandit sans embaucher, le reste de l'économie pas encore
Commençons par les chiffres. Entre 2023 et 2025, le chiffre d'affaires de Microsoft a progressé de 33 %, celui d'Alphabet, la maison mère de Google, de 31 %, et celui de Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) de 49 %. Sur la même période, leurs effectifs ont augmenté de 3 %, 5 % et 17 %. Autrement dit, chaque salarié rapporte un quart de plus qu'il y a deux ans. Microsoft va encore plus loin : sur son exercice clos fin juin 2026, son chiffre d'affaires a gagné 18 % avec 5 000 salariés de moins.
Source : rapports annuels des sociétés, via stockanalysis.com ; exercices 2023 à 2025, base 100 en 2023.
Les marchés ont vite fait le calcul. Plus de chiffre d'affaires avec à peu près la même masse salariale, ce sont des marges qui grimpent : la marge opérationnelle de Meta est passée de 35 % à 41 % entre 2023 et 2025, celle d'Alphabet de 27 % à 32 %. Le bénéfice net cumulé des trois groupes a progressé de 59 %, à près de 300 milliards de dollars. La Bourse a suivi. Fin 2022, Microsoft, Alphabet et Meta valaient ensemble 3 250 milliards de dollars ; fin octobre 2026, près de 8 900 milliards. Meta vaut presque cinq fois plus qu'au début de 2023. L'IA n'explique pas tout, bien sûr : ces trois groupes vendent aussi de l'IA, et leur cours porte les espoirs autant que les résultats.
Ce qui frappe, c'est que les autres grandes entreprises américaines ne suivent pas, ou pas encore. Le Financial Times l'a montré dans un graphique de John Burn-Murdoch, et les comptes le confirment. Chez Accenture, le géant mondial du conseil et des services informatiques, le chiffre d'affaires a progressé de 9 % entre ses exercices 2023 et 2025, et les effectifs de 6 %. Chez Deloitte, c'est +9 % et +3 %. Chez Visa, +23 % et +18 %. Seule Bank of America sort un peu du lot : 9 % de chiffre d'affaires en plus, avec 213 000 salariés trois années de suite.
Source : rapports annuels d'Accenture, Visa et Bank of America (via stockanalysis.com) et communiqués de Deloitte Global (effectifs arrondis) ; base 100 en 2023.
Le seul autre cas spectaculaire est encore une entreprise de logiciel. Spotify, le suédois coté à New York, a augmenté son chiffre d'affaires de 30 % entre 2023 et 2025 en réduisant ses effectifs de 20 %. Le découplage se concentre là où travaillent beaucoup de développeurs, dont le métier a basculé le premier : chez Anthropic, plus de 90 % du code est désormais écrit par Claude, selon son document d'introduction en Bourse. Visa, qui emploie pourtant beaucoup d'ingénieurs, montre que cela ne suffit pas. Pour le reste de l'économie américaine, y compris les cabinets qui vendent de l'IA à leurs clients, l'écart entre chiffre d'affaires et effectifs ne dépasse pas quelques points.
En France, six entreprises prennent le même chemin, mais pas celles qu'on attendait
Venons-en à la France. Sur les 120 sociétés de l'indice, nous en avons gardé 67, celles dont les chiffres de 2023 et de 2025 se comparent. Nous avons écarté les biotechs qui n'ont pas encore de ventes, les holdings, les foncières et les groupes qui ont fait une grosse acquisition ou une grosse cession, comme Renault, qui a sorti ses usines de moteurs (Horse) de son périmètre en 2024. Résultat : pour la société médiane, +5 % de chiffre d'affaires et +3 % d'effectifs en deux ans. Pondéré par la taille des entreprises, c'est +6 % et +3 %, hors Stellantis, dont le recul de 19 % fausse le total. Pas de découplage, donc : dans la plupart des grandes entreprises françaises, le chiffre d'affaires et les effectifs avancent au même pas.
Six sociétés sortent pourtant du lot. Thales, Ipsen, BNP Paribas, Crédit Agricole SA, JCDecaux et Bureau Veritas ont augmenté leur chiffre d'affaires d'au moins 10 % depuis 2023, avec des effectifs presque stables (au plus +5 %). Thales a gagné 20 % de chiffre d'affaires avec 5 % de salariés en plus ; BNP Paribas, 12 % avec 1 % de salariés en moins. L'écart reste deux fois plus faible que chez les géants américains, mais les courbes ont la même forme.
Source : documents d'enregistrement et communiqués des sociétés, calculs Observatoire Mister IA ; médiane calculée chaque année sur 67 sociétés.
Est-ce l'effet de l'IA ? Honnêtement, on n'en sait rien, et ces entreprises ne le disent pas. Thales profite de la hausse des budgets de défense, Ipsen des ventes de ses médicaments, JCDecaux des Jeux olympiques de Paris en 2024. Mais deux d'entre elles présentent clairement l'IA comme une source de productivité. BNP Paribas a lancé un plan de transformation de ses fonctions support « qui s'appuiera notamment sur l'Intelligence Artificielle », sur une base de coûts d'environ 15 milliards d'euros. Chez Bureau Veritas, plus de 10 000 salariés utilisent chaque semaine l'assistant interne du groupe. Crédit Agricole SA prévoit de consacrer 500 millions d'euros à l'IA entre 2026 et 2028. On peut raisonnablement penser que l'IA commence à jouer, au moins dans les banques.
Le plus intéressant est ailleurs. Les entreprises qui vendent du temps humain (services informatiques, conseil en ingénierie, centres d'appels) devraient être les premières à profiter de l'IA. En janvier, à Davos, le patron de l'indien HCLTech expliquait qu'elle permettait déjà « 3 à 5 % de croissance sans avoir à ajouter de personnes ». En France, on en est loin. Chez Capgemini, Sopra Steria, Alten et Teleperformance, le chiffre d'affaires est à l'arrêt depuis 2023, et les effectifs aussi. Capgemini a même ajouté environ 15 000 salariés en deux ans, hors acquisitions, pour un chiffre d'affaires à peu près stable.
Source : documents d'enregistrement et communiqués ; Capgemini, chiffre d'affaires publié, qui inclut un trimestre des acquisitions de fin 2025.
L'explication tient à leur modèle. Quand on facture des jours, un consultant qui travaille deux fois plus vite grâce à l'IA facture deux fois moins de jours : le gain part chez le client. Ces sociétés le savent. Capgemini écrit dans son document d'enregistrement que l'automatisation touche de plus en plus les tâches de début de carrière, ce qui l'oblige à revoir sa pyramide (beaucoup de juniors à la base, peu de seniors au sommet) et à recruter plus sélectivement. Teleperformance a élargi son programme d'IA et d'efficacité, et passé 109 millions d'euros de coûts de restructuration au premier semestre 2026. Le PDG d'Alten chiffre à 15 % l'efficience déjà gagnée grâce à l'IA. L'IA est dans leurs plans, pas encore dans leurs courbes.
Dernier enseignement, les documents d'enregistrement 2025 de ces grandes entreprises, dont nous avons relu 21. Presque toutes y présentent désormais l'IA comme une source de productivité, et six la relient explicitement à leurs effectifs ou à leur organisation. Sous la bannière « AI to drive efficiency », Schneider Electric annonce 349 millions d'euros d'économies en 2025, surtout liées à la simplification de ses effectifs. La Société Générale veut « mutualiser les équipes et renforcer l'automatisation et l'usage de l'intelligence artificielle ». Ipsen a créé un groupe de travail pour mesurer l'effet de l'IA sur ses effectifs, poste par poste. Mais aucune ne dit combien d'emplois sont en jeu. Publicis tient même le discours inverse : son PDG, Arthur Sadoun, présente l'IA comme un moteur de croissance et de marge, pas comme une menace, et le groupe compte 10 % de salariés de plus qu'en 2023.
Le graphique : 67 entreprises françaises face à la tech américaine
Pour finir, la carte complète. Chaque point est une entreprise du SBF 120, placée selon l'évolution de ses effectifs (de gauche à droite) et de son chiffre d'affaires (de bas en haut) entre 2023 et 2025. Au-dessus de la première ligne pointillée, le chiffre d'affaires par salarié progresse ; au-dessus de la seconde, il progresse de plus de 10 %. Les géants américains sont loin au-dessus. Côté français, aucune entreprise ne dépasse +20 % de chiffre d'affaires par salarié. En bleu marine, nos six bons élèves, qui ont grandi en embauchant très peu. Quelques autres franchissent la seconde ligne en réduisant leurs effectifs, comme Ubisoft : ce n'est pas la même histoire. Passez la souris sur un point, ou touchez-le, pour voir le nom de l'entreprise.
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Source : documents d'enregistrement et communiqués (21 vérifiées ligne à ligne), stockanalysis.com, abcbourse.com ; Microsoft, exercices clos fin juin.
Grandir sans embaucher reste un privilège, mais ce n'est déjà plus celui de la seule Silicon Valley.
Vincent Pavanello, co-fondateur de Mister IA
Sources
Méthode. Les 120 valeurs du SBF 120 au 30 octobre 2026 (Euronext). 67 sociétés comparables entre 2023 et 2025, après exclusion de 7 biotechs, 4 holdings, 8 foncières et 34 sociétés dont le périmètre a trop changé. Chiffre d'affaires publié (produit net bancaire pour les banques) et effectifs de fin d'exercice, sauf mention. 21 sociétés vérifiées ligne à ligne dans leurs documents d'enregistrement et communiqués ; les autres reposent sur des chiffres compilés (documents des sociétés, stockanalysis.com, abcbourse.com), fiables pour l'ordre de grandeur.
États-Unis. Chiffre d'affaires, effectifs, marges et bénéfices : stockanalysis.com, d'après les rapports annuels (Microsoft, Alphabet, Meta, Accenture, Visa, Bank of America, Spotify, et les pages « employees » correspondantes).
Deloitte : communiqués de résultats mondiaux 2023, 2024 et 2025.
Valorisations fin 2022 et au 30 octobre 2026 : CompaniesMarketCap (Microsoft, Alphabet, Meta).